Toute recherche a ses coulisses. Avant le mémoire, l’article, ou la thèse, il y a tout un ensemble de gestes moins visibles : noter, collecter, hésiter, reprendre, abandonner, recommencer. C’est à partir de cette zone discrète du travail que nous voudrions aborder la question de l’échec, non comme un simple résultat manqué, mais comme ce moment où la recherche se cherche encore, où les formes ne sont pas stabilisées, où certains matériaux résistent avant de devenir pensables.
Toute recherche produit un double discret. À côté du mémoire, de la thèse, de l’article ou de la communication achevée, il existe une autre matière : des notes prises pour soi, des fragments de lectures, des images, des objets, des intuitions, des pistes abandonnées, des plans sans suite, des questions encore mal posées. Cette matière ne figure presque jamais dans le résultat final. Elle semble trop instable, trop désordonnée, trop provisoire. Pourtant, elle n’est pas extérieure à la recherche. Elle en constitue peut-être l’un des lieux les plus actifs.
C’est à partir de cette matière que nous voudrions penser les coulisses de la recherche. Non pas comme l’arrière-plan anecdotique du travail scientifique ou créatif, mais comme l’espace où se fabriquent les déplacements, les choix, les renoncements et les formes à venir. Cela peut être un indice, une réserve, une trace, parfois même le point de départ d’une reformulation.
La notion d’hypomnemata, chez Michel Foucault, permet d’aborder cette question. Les hypomnemata désignent des supports de mémoire : carnets, registres, notes, recueils de choses lues, entendues ou observées. Mais leur fonction n’est pas seulement de conserver. Ils servent à reprendre, relire, méditer, déplacer, mettre en relation. Ils montrent que la pensée ne se construit pas uniquement par progression linéaire, mais aussi par accumulation, retour, montage, sélection et transformation.
Annie Ernaux donne une forme très concrète à cette idée dans L’atelier noir. Elle y expose son journal d’écriture, non comme un texte secondaire, mais comme l’envers actif de ses livres. On y rencontre les hésitations, les recherches vaines, les pistes abandonnées, les projets repris sous d’autres formes, les plans qui ne mènent pas immédiatement à l’écriture. Ce journal n’est pas simplement le récit d’un doute personnel. Il est un lieu de fouille. Il accueille ce qui n’a pas encore trouvé sa forme, mais qui prépare déjà le texte à venir.
John Dewey permet de formuler cette question autrement. Dans Logic: The Theory of Inquiry, il pense l’enquête comme un processus qui part d’une situation indéterminée pour la rendre progressivement plus déterminée.
La recherche ne commence donc pas seulement lorsque l’objet est clair, lorsque la méthode est sûre, lorsque la forme est trouvée. Elle commence aussi dans une situation confuse, problématique, résistante, où quelque chose insiste sans être encore formulable.
L’échec, dans ce cadre, ne serait pas seulement ce qui empêche la recherche d’avancer. Il serait aussi ce qui signale qu’une hypothèse ne suffit plus, qu’un cadre de pensée se heurte à ses limites, qu’une question doit être déplacée. Il ne s’agit pas de romantiser l’échec, ni de dire que tout échec serait automatiquement fécond. Certains échecs épuisent, ferment, découragent. Mais il s’agit de demander à quelles conditions une impasse peut devenir un outil de recherche : non parce qu’elle apporte une solution, mais parce qu’elle oblige à regarder autrement ce que l’on croyait déjà comprendre.
La journée pourrait donc partir de cette question : que faisons-nous de ce qui n’a pas encore trouvé sa place dans nos recherches ? Que faisons-nous des notes abandonnées, des matériaux collectés sans savoir pourquoi, des images qui reviennent, des objets gardés, des fragments de texte, des intuitions trop faibles pour devenir immédiatement des arguments ? Faut-il les écarter, les archiver, les reprendre, les partager ? Et comment les faire travailler sans les transformer trop vite en résultat ?